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Presque dix ans après les protestations de 2011, la Tunisie construit sa propre démocratie, petit à petit. Les journalistes se battent encore pour faire valoir la liberté d’expression.

Crédit photo : Webdo

Tunis, 14 janvier 2011 : l’avenue Bourguiba et les rues adjacentes sont envahies par la foule. Des dizaines de milliers de manifestants sont rassemblés, aux cris de « Ben Ali dégage ! ». Le soir même, le président disparaîtra avec sa famille, s’exilant pour l’Arabie Saoudite. C’est la fin de vingt-trois ans de pouvoir. Zine el-Abidine Ben Ali est devenu le premier dirigeant d’un pays arabe à quitter le pouvoir sous la pression de la rue. Son départ a ouvert la voie au printemps arabe, et au renversement de ses homologues égyptien et libyen, Hosni Moubarak et Mouammar Kadhafi. La « révolution de jasmin » a fait voler en éclat un régime autoritaire et liberticide. 

Le reste du monde y voit, de son regard occidental, la fin d’une dictature et le commencement d’une démocratie sans limites. Des centaines de journalistes et correspondants sont envoyés à Tunis, pour couvrir les protestations de 2011 et le retour qui semble soudain à la démocratie. Dix mois après la fuite de Ben Ali, les premières élections libres de l’histoire de la Tunisie ont lieu. Le mouvement islamiste Ennahda, devenu légal en mars 2011, remporte 89 des 217 sièges de l’Assemblée constituante. La parole se libère. La situation politique n’est pas encore stable mais le peuple tunisien profite de ses nouveaux droits. La liberté d’expression est partout. Les citoyens s’expriment sur les réseaux sociaux, Facebook surtout. Chacun est libre de dire ce qu’il veut. 

« Même pour le football il y avait de la censure »

La presse tunisienne s’émerveille, découvre peu à peu « le vrai journalisme », selon les dires de Sélim Ben Abdesselem, député de 2011 à 2014. « Sous ben Ali, j’ouvrais le journal par la fin. Je lisais les pages sport et culture, puis je le refermais. Le reste du journal était décerné à Ben Ali. Les journalistes se contentaient de publier des communiqués de presse qui chantaient les louanges du président. » Karim Ben Saïd, journaliste à La Presse depuis 2011, est d’accord : « Même pour le football il y avait de la censure. Pour le régime de l’époque, un bon article c’était un article qui ne contenait aucune information. »  

Sofien Ben Hamida, journaliste depuis trente-neuf ans, faisait partie des rares journalistes à travailler pour des médias indépendants avant 2011. Les médias étaient tous contrôlés, sauf quelques « survivants » (Intifada, Réalité, Le Maghreb) que le pouvoir laissait tranquilles. Deux raisons à cela : premièrement, les journaux d’opposition n’étaient lus que par un « cercle très restreint d’intellectuels de gauche », et avaient donc un impact très limité. « Avant, nous n’étions pas des journalistes, nous étions des militants ! », lance Sofien Ben Hamida. Deuxièmement, ils étaient une sorte de « couverture » de Ben Ali à l’international, qui les utilisait comme alibi démocratique. « L’ancien régime autoritaire contrôlait systématiquement la liberté d’expression, tout était censuré, se souvient-il. Avant Ben Ali, sous Habib Bourguiba, c’était encore différent. La censure était moins présente, mais si on publiait un article qui ne lui plaisait pas, la police saisissait tous les journaux imprimés. »

92 places gagnées au classement RSF

En presque dix ans, la Tunisie a progressé de 92 places au classement Reporter Sans Frontières (RSF) de la liberté de la presse. 164ème en 2010, elle est remontée cette année au 72ème rang. Pour certains, les protestations ont été une révolution, qui a changé le visage de la Tunisie du tout au tout en à peine quelques mois.  « Je suis arrivée en 2011, Arte m’avait envoyée à Tunis pour couvrir les évènements. J’ai fait des duplex au milieu des manifestants, devant le ministère de l’intérieur. J’étais libre de tout filmer, de tout envoyer à ma rédaction, de tout publier. On ne m’a jamais rien interdit, » se souvient Rim Mathlouthi, correspondante pour Arte. Mohamed Haddad, correspondant et créateur du média Barr Al Aman, l’appuie : « je suis journaliste à Tunis depuis 2011, et depuis, je fais mon travail normalement, je n’ai fait face à aucune barrière. »

Mais tous ne sont pas de cet avis. Selon Karim Ben Saïd, la presse tunisienne n’est pas encore totalement libre. « Personne au gouvernement ne m’interdit de traiter un sujet. Le problème se situe au niveau des rédactions elles-mêmes. A La Presse, l’ancienne garde fait blocage. Les anciens journalistes du temps de Ben Ali font persister les habitudes qu’ils avaient, on ne publie rien qui pourrait froisser quelqu’un », regrette le journaliste. Des élections démocratiques pour élire les deux rédacteurs en chef et les membres du conseil de rédaction ont pourtant eut lieu à La Presse. Lorsqu’on lui pose la question, Karim Ben Saïd fronce les sourcils : « Il y a des élections, qui sont réellement démocratiques. Mais les candidats ne se bousculent pas. » Pour se présenter, il faut remplir deux critères : avoir de l’ancienneté dans la rédaction et avoir un grade. C’est pour cette raison que les rédacteurs en chef sont souvent des anciens, en perpétuelle lutte avec les journalistes arrivés plus récemment. 

Vieux réflexes d’autocensure et fake news

Karim Ben Saïd parle même d’autocensure. « Mon rédacteur en chef actuel pense son journal comme avant 2011. Et tous les soirs, il boucle son journal en pensant à son supérieur hiérarchique qui lira les articles le lendemain matin. » Si la liberté d’expression devrait être totale depuis 2011, le journaliste reconnaît tout de même que parfois, les titres des articles qui pourraient être sensibles sont réécris, afin qu’ils n’attirent pas trop l’œil du lecteur. D’autres fois, l’article en question est « caché dans un recoin du journal ». Le quotidien La Presse est un journal qui était sous la tutelle de Ben Ali avant les protestations, il était un organe du gouvernement. Aujourd’hui, le quotidien est libre mais reste financé par l’Etat. Pour Karim Ben Saïd, « La Presse suit son chemin sans trop se poser de questions, elle continue à diffuser des informations officielles qui viennent de l’Etat, et ne s’intéresse toujours pas aux organes indépendants du pouvoir, comme les associations, ni à l’opinion du peuple ou à son lectorat. »

Neuf ans après le soulèvement des Tunisiens, la liberté d’expression post-révolution ne suffit pas toujours à informer. Les journalistes peinent à servir des informations vérifiées et garanties, quand la Tunisie est plongée dans une tourmente de fake news. Les intox inondent les réseaux sociaux des tunisiens, qui relaient l’information sans aucune vérification. Les journalistes des médias indépendants sont parmi ceux qui trépignent le plus en voyant circuler ces fake news. Ils se battent au quotidien pour rétablir le droit à l’information fiable en Tunisie. Mais dans l’ombre, ils subissent des pressions par rapport à leur travail, souvent de la part d’hommes d’affaires ou de partis politiques. « Je peux parler de tout. Mais dès que j’exprime une opinion différente de celle de la majorité, je prends des risques, confie Chahrazed Akacha, rédactrice en chef du média en ligne Scoop-Info. Les attaques les plus communes se passent sur les réseaux sociaux, je suis souvent attaquée sur ma vie privée sur Facebook. » 

« Il a verrouillé les portes et menacé de me tuer »

Mais les agressions ne sont pas seulement virtuelles. Le 2 août 2013, la journaliste a été agressée verbalement et physiquement par un chauffeur de taxi. « Je suis sortie de chez moi, je cherchais un taxi, j’ai pris le premier que j’ai vu. Il était à l’arrêt. Une fois à l’intérieur, le chauffeur a verrouillé les portes, il m’a frappé et a menacé de me tuer si je continuais à écrire des articles compromettants sur « son maître [parti islamiste Ennahdha] ». J’ai su plus tard par des sources sures qu’il n’était que la petite main, ce sont des membres du parti Ennahdha qui l’ont envoyé pour me faire taire. » En parallèle, Chahrazed Akkacha a été attaquée en justice six fois depuis 2011, pour des articles publiés. « C’est toute cette pression cachée qui pousse mes confrères à s’auto-censurer. »

Syndiquée depuis le début de ses études, elle a menée de nombreuses actions pour faire à valoir ses droits et ses valeurs universelles. Grève de la faim pendant un mois, des dizaines de sit-in, lettre publique au secrétaire général de la fédération internationale des journalistes, cette journaliste engagée depuis presque vingt ans ne croit pas à la démocratie en tant que notion praticable à la lettre. Mais pour elle, « ce n’est qu’une transition. La lutte pour la liberté d’expression n’est pas terminée, c’est un combat de tous les jours. » Aujourd’hui, même si la rédactrice en chef reste sur ses gardes, elle subit beaucoup moins de pression. C’est surtout entre la fuite de Ben Ali en 2011 et jusqu’en 2014, lorsque les islamistes étaient au pouvoir, que la liberté d’expression n’était pas toujours respectée. 

Un combat quotidien

Sophien Ben Hamida se souvient de cette période difficile pour les journalistes, mais nécessaire selon lui : « en avril 2012, j’ai été tabassé avec d’autres journalistes devant le ministère de l’intérieur, par des soutiens du parti Ennahdha. Sans raison, j’avais juste un appareil photo dans les mains. » Pour lui, c’était des années de résistance. Amor, un chauffeur de taxi tunisien, s’en rappelle aussi. « Ce n’était pas juste les journalistes, les islamistes ont essayé de mettre toute la société tunisienne au pas. Ils ont essayé de faire porter le voile intégral aux tunisiennes, ils ont frappé des manifestants à la fête des martyrs. »

La démocratie, après le 14 janvier 2011, n’est pas arrivée soudainement en Tunisie. La révolution n’a pas été linéaire. Les premières élections libres ont vu le jour, un nouveau régime s’est mis en place, et avec lui de nouveaux enjeux. La Tunisie cherche des nouveaux équilibres, après des dizaines d’années sous un régime autoritaire. « Les islamistes n’ont pas réussi à museler la presse », scande fièrement Sophien Ben Hamida. Pour lui, comme pour Chahrazed Akacha, les journalistes tunisiens se sont battus, et continuent de se battre encore aujourd’hui, pour la liberté de la presse.

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